Les élections présidentielles pour les nuls

Ces élections françaises sont passionnantes.

Alors pour être honnête je ne sais pas tellement à quoi c’est dû. Est-ce réellement une élection atypique et détonnante ? Est-ce parce que, pour la première fois, je suis suffisamment informé et intéressé sur ce qu’il se passe en politique ?

Je n’en sait rien.

Ce qui est certain en revanche, c’est que c’est un beau bordel. Les médias ne savent plus où donner de la tête, chaque semaine apporte son lot de révélations, les sondages sont perdus. Je vais tenter de vous analyser, de manière succincte, ce qu’il se passe. Mais soyons clairs : cet article ne vous aidera pas si vous êtes déjà habitué à la politique hexagonale. Par contre, si vous êtes un néophyte en la matière, elle devrait vous permettre de mieux comprendre ce cirque.

Le contexte

François Hollande est le président en exercice français. Issu du Parti Socialiste (PS pour les intimes), ce requin de la politique au charisme d’huitre a su exploiter la déchéance de Dominique Strauss Khan après l’affaire du Sofitel de 2011. Propulsé au rôle de candidat officiel pour les présidentielles de 2012, il a remporté une victoire nette principalement basée sur le rejet de Nicolas Sarkozy et sur un désir d’alternance. Malheureusement pour notre homme, son manque de charisme et ses lacunes oratoires vont très vite le décrédibiliser auprès d’une majorité de français. Ajoutez à cela une stratégie de gouvernance basée sur le respect de toutes les opinions, et vous vous retrouvez avec un président qui est de gauche mais qui applique certaines politiques de droites :

  • Il est haït par la droite, car il est de gauche.
  • Il est honni par une grande partie des électeurs de gauche, qui y voient une trahison de leurs principes.

Pendant ce temps, le milieux politique français s’est bien activé :

  • Nicolas Sarkozy, après avoir juré de ne jamais retourner en politique, reprends en main le parti Les Républicains (LR, anciennement UMP, anciennement RPR). Ses affaires judiciaires semblent se multiplier, mais aucune condamnation ferme et définitive n’est prononcée.
  • Marine Le Pen tente d’achever sa dé-diabolisation du Front National (FN) afin de percer le plafond de verre qui empêche son parti d’accéder à des postes à responsabilité.
  • La gauche française se divise en deux :
    • La gauche de gouvernement, constituée des soutiens de François Hollande et qui approuve un manquement à certains principes de leur parti.
    • La gauche des frondeurs, formée par les élus n’approuvant pas les politiques du gouvernement, qui s’opposeront à certains textes symboliques.

L’heure des primaires

Le climat politique est, comme vous l’aurez compris, plutôt flou. Les grands partis ont alors l’idée de reprendre le principe des primaires, testées par le PS en 2012.
Le principe est relativement simple, les adhérents dudit parti votent pour choisir un candidat parmi ceux qui se sont présentés. Une sorte d’élection avant l’élection, qui permet de s’assurer la base électorale nécessaire pour partir en campagne.

À droite, l’expérience est un succès total. Plus de 4 millions de votants se déplacent pour élire leur candidat, un record.

  • Nicolas Sarkozy se fera éjecter dès le premier tour, avec à peine 20% de votes. Il paie ici le poids de ses affaires judiciaires, de ses polémiques farfelues, et de sa tendance à mentir à répétition.
  • Alain Juppé, plus mesuré dans ses propositions, perdra au second tour avec une large minorité. Plusieurs raisons peuvent expliquer cette défaite surprise : Son âge avancé, son passé judiciaire entaché, son manque de radicalité.
  • François Fillon sera finalement le grand vainqueur de cette primaire. Porté par un désir de renouveau, il basera sa campagne sur un concept très simple : la probité. Apparemment cela suffit à convaincre une large majorité de sympathisants LR, et son discours trouve un écho particulier au sein de la population en générale. Dès le début de l’année 2017, il est quasi-assuré de remporter l’élection présidentielle, tellement son avance dans les sondages est importante.

Du côté de la gauche, la tâche n’est pas aussi simple. Les primaires ne rencontrent pas un franc succès, beaucoup de candidats refusent d’y participer (Macron et Mélanchon, entre autres), et le parti semble être à bout de souffle.

  • Arnaud Montebourg s’écroule dès le premier tour, payant ainsi son absence médiatique et politique lors d’une grande partie du quinquennat de François Hollande.
  • Manuel Valls ne fait plus l’unanimité et perd largement au second tour, récupérant les fruits de son déplacement vers la droite de l’échiquier politique.
  • Benoît Hamon remporte haut la main cette primaire, ce qui est une surprise pour beaucoup de responsables. Jusque la cantonné à son rôle de frondeur, le député a su miser sur un programme purement socialiste et très ambitieux, qui a séduit le coeur de la gauche française. Il en fera même son slogan !

À noter que le Front National n’a pas organisé de primaires, tant la suprématie de Marine le Pen est incontestée. Enfin presque.
De leurs côtés, Mélanchon et Macron ont décidé de se la jouer solo. Les deux montent leurs mouvements ex-nihilo, et tandis que le premier tente de convaincre la gauche pure, le second essaie de rassembler le centre.

Dans le vif du sujet

Voila pour le contexte. Si vous avez bien suivi, nous avons donc 5 candidats principaux très bien répartis sur l’échiquier politique :

  • Marine le Pen pour l’extrême droite.
  • François Fillon pour la droite classique, même si cette dernière se tourne de plus en plus vers son extrémité.
  • Emmanuel Macron pour le centre, qui va chercher tant les anciens soutiens de Juppé que ceux de Valls.
  • Benoît Hamon pour le PS, qui tente d’opérer un redressement vers les valeurs traditionnelles de son parti.
  • Jean-Luc Mélanchon pour l’extrême gauche, qui se sépare de ses soutients communistes pour aller chasser sur les terres du PS.

Actuellement les sondages (…) placent nos candidats comme ceci :

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En jaune Macron, en noir Le Pen, en bleu Fillon, en rouge Mélanchon, en rose Hammon

On a donc 4 candidats dans la marge d’erreur. Concrètement, chacun d’entre eux a une chance d’être sélectionné pour le second tour. C’est la première fois que cela arrive.

Mais mieux ! Sur ces 4 candidats, nous n’en avons qu’un issu d’un parti politique historique : François Fillon. Il faut savoir qu’en France le PS et LR ont alterné au pouvoir durant toute la Vème république. Jamais un autre parti n’a eu l’occasion d’accéder au pouvoir, encore moins avec un parti créé une année avant l’élection, ce qui est le cas de Macron et de Mélanchon.

L’analyse

Bon, ici nous entrons dans une zone de pure spéculation. Je vais essayer de faire comme tout le monde : trouver du sens dans ce qui est en train de se passer.
Notez bien que je ne vais pas vous dire qui va, selon moi, être élu : je n’en ai aucune idée. Et si vous rencontrez un spécialiste vous garantissant des pronostics fiables, fuyez. En aucun cas nous pouvons prévoir ce qu’il va se passer d’ici la semaine prochaine. Ce que nous pouvons essayer de faire, par contre, c’est d’anticiper les déplacements d’intention de vote. Et ça, c’est intéressant.

Élection 2017.png
Essayer d’expliquer les présidentielles, plus ou moins.

À gauche, nous avons globalement 3 candidats, ce qui représente bien l’état de division du PS.

→  Macron est donné gagnant, mais je pense qu’il bénéficie d’une bulle électorale. En effet, sa jeunesse et sa prestance séduisent énormément de votants. Mais lors des élections, un phénomène apparaît toujours : le retour au bercail. En gros, beaucoup de sondés disent vouloir voter pour du neuf, du renouvellement. Mais devant les urnes une partie de ces derniers vont avoir tendance à reporter leur vote sur leur candidat historique. L’électorat de Macron est donc très poreux, il peut se déplacer très facilement d’un candidat à un autre.
Ce phénomène se produit sur l’aile gauche de Macron. Mais l’impopularité de Benoît Hamon permet de réduire ce flux, car les électeurs ne votent que très rarement pour quelqu’un qu’ils savent battu d’avance. Cette frange d’indécis se reportera en partie sur Hamon, en partie sur Mélanchon, mais de manière très limitée. À mon avis, une grande partie n’ira tout simplement pas voter si ils ne le font pas pour Macron.

→  Hamon est en mauvaise posture. Avec près de 8% d’intention de vote, son élection est quasiment perdue d’avance. Une grande partie de ses électeurs se sont tournés vers Mélanchon, qui a le mérite de ne pas récupérer d’anciens ministres de Hollande dans son gouvernement hypothétique. Soutenu à bout de bras par les cadres de son parti, Hamon n’a clairement pas l’intention de remporter la présidentielle de 2017. Il vise plutôt à faire un score suffisant pour lui permettre d’être indemnisé de ses frais de campagne afin de reprendre le parti en main par la suite. Clairement, Hamon vise les élections de 2022. C’est pour cela que son soutient officiel à Mélanchon (souvent réclamé) ne viendra pas, même si il a dors et déjà annoncé voter pour lui si jamais il venait à être éliminé au premier tour. Je pense qu’une partie des électeurs de Hamon vont préférer donner leur vote à Mélanchon, afin de donner une vraie chance à la gauche de remporter ces élections.

→  Mélanchon est actuellement un bulldozer. Pour la première fois dans sa carrière politique, il est proche de la prise de pouvoir. Sa courbe d’intentions de vote est celle qui a le plus progressé parmi l’ensemble des candidats, phénomène en grande partie dû à une campagne réussie et un effondrement de Hamon. En basant ses messages clefs sur le « dégagisme » (entendre par là qu’il veut se débarrasser des élus corrompus) et sur le renouvellement de notre société, il a su attirer une frange de la population écoeurée par les scandales à répétition. Seulement, son image est toujours polluée par son passé radical. Mélanchon est, pour beaucoup, un communiste assidu. Même si ce dernier a tenté de lisser ses discours et ses entrevues afin d’être plus facilement soutenable, une grande partie de l’électorat centriste a toujours peur de son programme, particulièrement en ce qui a trait à la politique internationale.

À droite, c’est un peu la débandade. Enfin, plus que d’habitude.

 Le Pen fait du Le Pen : En tapant sur l’Europe, les immigrés et la classe politique dans son ensemble, Marine tente de gagner les faveurs d’une population contestataire. Le pari est largement réussi, car elle est donnée gagnante dans la plupart des sondages du premier tour.
Seulement, la candidate est face à un plafond de verre. Malgré ses efforts pour lisser l’image du FN, le parti est toujours considéré comme dangereux par une majorité de français. Lors des élections régionales de 2015, le FN était arrivé en tête dans une majorité de circonscription. Or, le barrage républicain organisé par la gauche et la droite a été efficace, et le FN est rentré bredouille de ces élections. Ainsi Marine Le Pen est assurée de faire un bon score, mais n’a que peu de chances concrètes de gagner les présidentielles tant elle a du mal à convaincre les indécis. Il est intéressant de noter que ses affaires judiciaires n’ont eu que très peu d’impact sur sa courbe d’intentions de vote. Cela peu sembler étonnant venant de la part d’une candidate dénonçant les politiques corrompus à grand renfort d’invectives fielleuses, mais ça ne fait que démontrer l’état de fanatisation de son électorat. Pour ces derniers, le FN est l’ultime rempart contre la dégénérescence de la société française. Aussi peu importe qu’elle soit impliquée dans des affaires de détournements de fonds, car :

  • Les médias et l’Europe font tout pour faire échouer sa candidature, c’est forcément un coup monté.
  • De toute façon, tout le monde le fait. Elle ne fait que se battre avec les propres armes du système.
  • Ce qui importe, c’est son programme.

→  Macron a réussi un coup de maitre : récupérer les soutiens de Juppé sans l’assentiment de ce dernier. En proposant une politique économique de droite, le candidat a su viser juste dans les considérations de ces électeurs, tout en gardant de la place pour la gauche grâce à une politique sociale plus souple. De plus Macron a su exploiter les affaires judiciaires de Fillon, ce qui lui a permis de séduire les électeurs pensant voter pour ce dernier moins par conviction que par habitude. Il se pose en réformateur tout en garantissant une stabilité que la droite apprécie particulièrement. C’est beau.
Cependant Macron est toujours face au même problème : quelle part de son socle électoral va se reporter vers son candidat historique ?
Cette tendance est ici limitée par le contexte actuel. En effet, les affaires de François Fillon l’ont discrédité pour une bonne partie des électeurs LR non « fanatisés ». Sa stratégie de communication désastreuse a achevé ce phénomène, ce qui fait que peu de votants tentés par Macron vont finir par se reporter sur Fillon. Ces derniers voteront donc soit Macron, soit n’iront pas du tout voter.

→  François Fillon est lui dans la tourmente. Donné grand favori en Janvier, il est aujourd’hui conspué par une majorité de français. Le candidat rencontre le même problème que Marine Le Pen, à savoir un plafond de verre qui semble ne pas vouloir se fissurer. Mais, de la même manière, Fillon bénéficie d’un socle électoral inébranlable face à sa déroute judiciaire. C’est ce que l’on appelle le coeur électoral de la droite : environ 20% de la population n’en a pas grand chose à faire des affaires et souhaite uniquement placer un candidat charismatique, de droite et inflexible au pouvoir. Cet électorat est composé en majorité de personnes âgées et/ou aisées, qui réagissent mal au changement.
Fillon a donc toujours une chance de passer au second tour de cette élection, même si il ne faut pas espérer de changement radical dans ses intentions de vote.

Et maintenant ?

Comme vous pouvez le voir, c’est anarchique.

Il y a beaucoup trop de dynamiques en place pour pouvoir prévoir les deux élus qui s’affronteront au second tour. Il faut également faire attention aux sondages qui jouent avec les marges d’erreur pour anticiper les votes. Marine Le Pen, par exemple, est systématiquement citée avec une interprétation haute de ces marges pour ne pas subir le même fiasco qu’en 2002. Les instituts partent du principe qu’une frange des électeurs pro-FN ont encore du mal à assumer leur vote, et répondent donc de manière non réaliste aux sondeurs. Mais est-ce que ce malaise à voter FN perdure toujours ? Ou est-ce que la stratégie de dé-diabolisation engagée par Marine Le Pen a permit à ses électeurs d’assumer pleinement leurs choix ?
De plus, le FN fait peur à une grande partie de la population française. Une montée dans les sondages de ce parti implique un vote de barrage, à défaut de vote de conviction. Les candidats « safe » comme Macron sont donc censés en bénéficier. Cette stratégie fut efficace en 2014, mais de nombreuses voies s’étaient élevées pour protester, particulièrement à gauche. De plus ce barrage avait pris place dans une élection régionale, beaucoup moins suivie que les présidentielles. Et cette année, la personnalité des candidats semble énormément jouer. Alors est-ce qu’un vote de barrage va toujours être efficace ? Ou est-ce que les électeurs ne sont plus suffisamment inquiets du FN pour voter pour un parti qui ne les représente pas ?

Cette problématique est très importante pour le second tour.

En effet, nous pouvons potentiellement nous retrouver avec un duel Fillon / Le Pen. Étant donné les affaires judiciaires dans lesquelles sont empêtrés ces deux candidats, il y a fort à parier que la mobilisation sera faible. Le barrage républicain, à mon avis, ne se fera pas, ce qui laisse une chance de victoire à Marine Le Pen relativement forte. Plus importante tout du moins que ce qu’elle a pu connaitre jusqu’alors.

En attendant Samedi

Cette élection n’est, au final, que la manifestation d’un mal être qui semble s’être installé au sein des sociétés occidentales. Cette défiance vis à vis des institutions et des politiques explique la victoire de Trump et du Brexit, mais ce phénomène ne prends pas forcément la même forme en France. Ce qui est sûr, c’est que le futur de ce pays sera grandement chamboulé d’ici 2022, date à laquelle les poussées extrémistes finiront par percer si elles ne le font pas cette année.

Ces élections auront été, tout du moins, un magnifique spectacle de communication politique. Pour un aspirant communicateur comme moi, ce fût un délice. Mais, tant qu’à faire, ce serait bien que ces cinq prochaines années soient, elles aussi, délicieuses. Ça fait longtemps qu’on a pas eu un quinquennat saveur vanille / choco, mais plutôt saveur déception / atterrement.

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2 commentaires Ajouter un commentaire

  1. Excellent article pour expliquer la politique française à des gens qui vivent au Québec.
    C’est moi ou je ressens un certain dégoût de la situation politique en France de ta part ?
    On a l’impression que tu es toi-même enterré face à tout ça!
    Ma partie préféré est bien-sûr la fin de l’article : «
    Ça fait longtemps qu’on a pas eu un quinquennat saveur vanille / choco, mais plutôt saveur déception / atterrement.»

    J'aime

    1. L'atterrement dit :

      Ouais, y’a une certaine fatigue vis à vis de la situation politique française, c’est atterrant le niveau que l’on a atteint cette année. Mais hey ! On a les politiques qu’on mérite 😉

      Aimé par 1 personne

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